Mumbai. La boucle est bouclée.
A 22 heures, nous sommes dans le train. Classe "sleeper". On arrive à quelle heure ? 4h30 ? ... du matin ??! Ah non, d'accord, dans 2 jours. Aah, tout va bien. On est toujours en Inde.
Ca nous laisse le temps de faire connaissance avec nos voisins. L'un d'eux, un jeune homme très propre sur lui, se rend à Mumbai pour donner une interview dans le domaine des technologies d'impression. Un autre est décorateur d'intérieur. C'est évident : l'Inde est déjà une entité forte, qui pèse son poids sur le marché mondial.
Voyant nos sacs à l'effigie de dieux hindous, notre voisin nous raconte l'histoire de Kâlî, mère à la fois destructrice et créatrice. Cette déesse noire est représentée arborant un collier de têtes décapitées et posant un pied sur son époux, Shiva. C'est la conclusion d'un épisode sanglant.
Kâlî se battait avec une créature maléfique, appelée Raklavija. Tandis qu'avec son sabre (qu'elle tient au bout de l'un de ses quatre bras), elle blessait cet esprit malin, chaque goutte de sang qui en tombait faisait naître un nouveau démon. Elle ne pouvait lutter. A mesure qu'elle affaiblissait son ennemi, les monstres qui l'entouraient se faisaient plus nombreux. Enfin, elle changea de tactique et se mit à boire le sang de Raklavija... jusqu'à la dernière goutte. Cette victoire, et son goût, l'enivra d'une force irrépressible, par laquelle elle se mit à détruire tout ce qui l’entourait, aveuglément. Avec les têtes qu'elle décapitait, elle se fit un collier macabre. Shiva décida de faire obstacle à sa folie meurtrière. Il se mit en travers de son chemin, l'implorant d'arrêter ce carnage. Kâlî n'en fit rien. Elle se jeta sur lui. Il chuta. Elle posa son pied sur son torse, en signe de victoire. C'est alors qu'elle prit conscience de son erreur. Shiva, le bienfaisant, le plus vénéré de tous les dieux hindous, est puissant. Cette légende illustre son pouvoir. Kâlî n'en est pas moins respectée. Elle est la passion irrésistible, l'élan du guerrier et la volonté qui surmonte tous les obstacles. Elle nous rappelle que, sans la mort, il n'y a pas de naissance.
Kâlî est la soeur aînée de la généreuse Lakshmi, assise sur une fleur de lotus, vêtue d'un sari rouge et de nombreux bijoux. Elle verse des pièces d'or devant elle. On la prie pour en obtenir, mais gare à celui qui la voit comme une poule aux oeufs d'or, car elle sait aussi reprendre la richesse. La déesse de la fertilité est aussi parfois source de mauvaise fortune.
Le troisième de nos cabas en tissu honore Ganesh, le dieu éléphant tout en rondeurs et en courbes.
Notre ami, que nous ne pouvons plus arrêter tant son envie est grande de nous faire aimer sa culture, nous raconte l'étrange histoire de la divinité la plus populaire du panthéon hindou, née de l'union de Shiva avec Parvatî. Ce garçon, qui ne connaissait pas son père, gardait les portes de sa maison tandis que sa mère prenait son bain. Un jour, son père s'y présenta, insista pour voir son épouse, ce que lui refusa Ganesh. Alors, Shiva, le dieu créateur et destructeur du cosmos, s'emporta contre ce gardien insolent, dont il trancha la tête. Celle-ci roula jusqu'aux pieds de Parvatî qui entra alors dans une rage folle. Son mari, pour réparer se faute, envoya ses hommes aux quatres coins de pays à la recherche d'une tête qui pourrait remplacer celle de son fils, afin de lui rendre la vie. Ce fut un éléphanteau, dont la mère dormait en lui tournant le dos, qui se sacrifia malgré lui. Parvati refusa d'abord cette solution. Mais Shiva, pour se faire pardonner, lui dit qu'il en ferait un dieu important à qui son devrait s'adresser en premier lieu avant de contacter les autres. C'est ainsi que Ganesh, doté d'une nouvelle tête sur les épaules, recouvra la vie. Cette épisode nous montre l'importance de la méditation, exercice durant lequel on "débranche" l'intellect pour toucher à l'énergie divine.
Notre ami conclue en affirmant que, même si les dieux peuvent nous aider, la prière seule ne suffit pas. Ganesh, le dieu de la chance, ne peut intervenir que si nous sommes acteurs de notre réussite. Il aimerait que les Indiens investissent leur argent dans leur commerce plutôt que dans des temples au luxe indécent. La pauvreté et le chômage sont trop importants pour que l'on ne mise que sur la superstition, sans investir dans des compagnies indiennes. Leurs 840 millions de dieux sont là pour leur donner des leçons de vie, pas pour faire le travail à leur place.
L'Inde
Premier pays que nous avons nommé, tous les deux, lorsque nous imaginions ce voyage. C'est aussi le dernier avant notre retour. Et puis... c'est lui qui nous a accueillis le plus longtemps. C'est ici qu'il est le plus facile de se trouver "déconnecté". Combien s'y sont perdus... mais combien s'y sont retrouvés !L'angoisse du retour
Dans trois jours, nous serons à Londres, dans une semaine à Vascoeuil, dans deux, mon frère se marie. J'ai du mal à réaliser. Nous nous y préparons, nous en réjouissons, mais l'appréhendons aussi. Comment allons-nous nous réadapter à notre "vie d'avant" ? Avons-nous changé ? Qui va nous accueillir ? Comment se passera la rencontre tant attendue avec notre famille ? Devons-nous annoncer notre retour à tous ? Non, nous atterirons doucement, élargissant petit-à-petit notre champ de rencontres, gérant notre temps à la même vitesse qu'aujourd'hui, sans précipitation. Est-ce-qu'y on arrivera ? se laissera-t-on quand même gagner par le stress ? pourrons-nous garder notre rythme ? sauvegarder les différences que nous avons acquises lors du voyage et que nous nous sommes permis d'épanouir ? J'ai peur de me sentir agressée par l'intolérance. En France, nous sommes Blancs, nous devrons donc être comme les autres. Nous parlons français, sommes chez nous... chez nous ? Alors nous devrons nous conformer aux us et coutumes officiels de notre société ? Nous laisseront-ils une chance de rester épanouis ?
Finies les discussions privées, notre droit à la différence, à la bizarrerie. En Inde, pour nous, pas de pression sociale... qui peut dire que nous sommes étranges en tant qu'individus ? Notre culture nous couvre. Nous sommes bizarres parce-que Blancs, Européens, Français. Mais en France, quelle excuse avancer ?
Malgré tout, je suis heureuse et très excitée à l'idée de retrouver ma famille, puis mes amis. La vie quotidienne sera plus facile : une alimentation que j'aime et que je connais, une langue qui est mienne, de vraies poubelles, le tri organisé des déchets, des transports en commun plus simples à utiliser, un climat plus agréable, de l'eau potable à volonté et puis, bientôt, un "chez-moi".
Nous avons tout à reconstruire, à choisir. Où vivrons-nous ? Que choisirons-nous comme travail ? Combien d'enfants voudrons-nous ? Notre vie est en chantier ! Je m'en réjouis d'avance !
Arrivée à Mumbai
Je termine ces quelques réflexions. Nous arrivons à Mumbai. Il est 4h30 du matin, nous sommes fatigués.
Nous économisons notre énergie et prenons, pour une fois, le taxi depuis Bandra (banlieue d'où viennent les acteurs principaux du film "Slumdog Millionnaire") jusqu'à l'hôtel, situé en centre-ville, où nous devons réveiller les réceptionnistes qui dorment sur des matelas posés derrière et devant leur bureau. Ils sont disponibles à tout moment, 24h/24, et attendent avec impatience les deux mois de vacances qui leur permettront de rentrer chez eux pour voir leur famille. Notre chambre est la plus minuscule que nous ayions occupée depuis un an. Elle est étroite, les deux lits sont disposés l'un derrière l'autre. Il est même difficile d'y entrer. Une fois nos affaires posées, il ne reste plus de place pour circuler.
Dehors, à 7h30, pas un chat. Malgré tout, nous trouvons une boutique de jus de fruits frais. je commande un mélange orange-citron. Le vendeur, pas bien réveillé, nous amuse. Il verse le nectar de fruits pressés sur le fond du verre qu'il tient dans le mauvais sens. Il rit avec nous.
A midi, le restaurant nous rappelle des souvenirs du sud de l'Inde : masala dosa, chicken biryani, thalli, ...
Nous devons penser à tout, ramener d'Inde tout ce que nous souhaitions, envoyer des cartes postales (qui n'ont finalement jamais été reçues...), ne pas oublier de repasser chez le couturier récupérer nos tissus : dessus de lit et taies d'oreiller que nous offrirons en cadeaux de mariage à mon frère et sa future épouse. Nous remarquons une tâche. Le vendeur nous dit qu'elle ne se voit presque pas... Non, il nous le faut, propre. Bon, d'accord. Une heure plus tard, nous revenons. A la place, une autre marque, pire : ils ont frotté, la tâche est partie... et la couleur avec. Ils ne peuvent pas faire mieux. Ils peuvent faire pire. Nous n'insistons pas, et partons avec notre commande, dont le résultat, à part ça, nous plaît beaucoup. Et puis, la chemise en soie d'Antoine lui va à ravir ! Il la portera pour notre mariage.
Je pense que, peut-être, je pourrais me trouver une robe ici. Sans trop y croire, j'en parle à notre rabatteur. Un magasin chic avec des vêtements de style "indo-européen". Les employés sont très nombreux et s'ennuient. J'essaie tout en n'importe quoi. Rien ne me plaît. Ils s'énervent, s'impatientent. Je tiens à voir les vêtements indiens. "Ils sont trop chers pour vous !" (la vendeuse n'est pas tout-à-fait européenne)
J'insiste, fouille dans le rayon. Rapidement, j'en trouve une qui me plaît, l'essaie. Mon ventre n'est pas apparent (ce ne serait pas très élégant en France), c'est la bonne taille, les couleurs me plaisent beaucoup (bleu turquoise, jaune avec de multiples décorations dorées). Pour 50€, j'ai trouvé ma robe de mariage. J'en suis très contente.
Des peintres en bâtiment, à la cool !
Petit pinceau, on bosse, on discute, on a le temps.
Dernier jour en Inde, dernier jour de notre voyage. Un corbeau frappe à notre fenêtre de chambre, insiste pour que nous nous levions. Bon, d'accord... Mumbai est une ville fatigante, bruyante. Heureusement, on s'est bien organisés. Tout est prêt. Pas de stress. Reste plus qu'à charger nos sacs à dos. Quand on a terminé, ils pèsent chacun 20 kg exactement, à la dizaine de grammes près. Le reste ira dans nos bagages à main, et les vêtements... sur nous.
Nous avons le temps, une dernière fois, de profiter de l'Inde. Le musée Gandhi est fermé. Nous nous partons vers un temple jaïn, afin de faire connaissance avec une religion qui influença beaucoup la culture indienne. Cette philosophie est basée sur la non-violence envers son prochain, mais également envers les animaux, aussi petits soient-ils. Ses adeptes sont donc végétariens, et plus.
Leurs restrictions alimentaires et, plus généralement, leurs codes de conduite sont très stricts : interdiction de manger des racines (pour ne pas causer de mal à un animal en les déterrant), de l'ail ou des oignons. Ils porteraient des foulards sur la bouche pour ne pas avaler d'insecte par accident. Cela, nous ne l'avons pas vu. Ils n'auraient pas de dieu, mais des prophètes : des êtres humains qui ont fait preuve, pendant leur vie, d'une pureté d'âme remarquable.
Plus d'infos sur ce culte dont Gandhi est un digne représentant politique
Nous nous promenons autour du quartier chic de Malabar Hills. Conscients de notre retour prochain, nous nous montrons alertes, essayant de graver dans notre mémoire ces derniers moments, tels que nous les voyons, et les ressentons. Par peur d'en perdre une miette, et pour faire durer encore un peu plus ce voyage (comme je le fais aujourd'hui en revivant, par l'écriture, des faits qui eurent lieu il y a longtemps), nous prenons plus de photos, nous extasions pour tout ce qui nous plaît : camions décorés, colorés, caligraphiés "Good Carrier" "Stop Horn ok please", minuscules boutiques, mini-roue mécanique de fête foraine.
Nous continuons à marcher, réussissons à nous perdre dans le quartier voisin, plus populaire, intime, chaleureux, surprenant. Un temple hindou, des rats qui n'ont pas peur des humains (qui les tuerait ? sûrement pas des hindous), une enfant avec un t-shirt à l'effigie de la petite et bleue "Krishna", une "meute" de chats qui entourent leur mère spirituelle, aimante et nourricière : une femme en qui tous les félins du quartier ont confiance. Puis, une place. C'est un amphithéâtre avec, en scène, un bassin, dans lequel se lavent des hommes et s'ébattent des enfants, tandis que les spectateurs, des oies et des canards confortablement installés sur les escaliers, somnolent tranquillement. La nuit tombe.
Plus loin, au coin d'une rue, un barbier, dont l'atelier est installé sous un bel arbre, humble, tirant sa révérence aux passants. Pour le plaisir et pour ramener un souvenir particulier d'Inde, Antoine se soumet au peigne, au blaireau, au coupe-choux, au vaporisateur à eau, puis à la pierre d'alun. Ses pointes de cheveux tombent, le reste se discipline... à l'ancienne mode.
Le barbier fait de son mieux, prend son temps, tandis que les clients suivants, curieux, observent mon chéri avec amusement. Je vous rase la barbe ? Oui, et la moustache aussi. Air indigné du barbier "Oh non... Pourquoi ?" "Bon, d'accord, laissez-la". C'est ainsi qu'Antoine repart, soigné comme un jeune homme sorti d'un film en noir et blanc, avec une belle moustache, touffue et peignée. Maintenant, il ressemble vraiment à un Indien... et moi, à une touriste.
Il est temps d'y aller. Direction l'aéroport, nos sacs sont prêts, nous avons pensé à tout, nous sommes sereins. Nous passons nos bagages, puis attendons d'embarquer. "Comment ça, il est où le PC ?... Bah non, il est pas dans mon sac à dos... alors il est en vrac, dans le grand sac plastique... bon, je vais voir si je peux le récupérer." Je refais le chemin en sens inverse, en expliquant l'histoire à chaque fois. On est toujours en Inde : tout est négociable. Enfin, j'apprends que ce fameux sac est déjà bien emballé, en bon chemin pour la soute à bagages de l'avion. Impossible de le récupérer. Mon histoire intéresse. Ca les fait bien rire, les employés d'Air India. "C'est pas de notre faute si vous avez oublié votre PC dans votre bagage !" - Oui, mais c'est pas de la mienne non plus : c'est mon petit-ami... - Alors il faut changer de petit-ami !" Bref, on s'amuse bien. Finalement, quelqu'un va alerter, en bas, que ce grand sac coloré est fragile. Merci....
Fin de l'histoire, retour en Europe.


2 commentaires:
je lis votre blogue et la chose que je peux dire c'est: magnifique j'en veux encore... votre façon de voir les choses, votre analyse.. j'ai appris beaucoup de chose.
je suis un étudiant.
que l'aventure continue
Merci viji, c'est très gentil :) Je suis contente que mon blogue continue à être lu et que des gens apprennent des choses sur ces différentes cultures que nous avons découvertes.
L'aventure continuera.. mais peut-être dans plusieurs années ! Nous sommes rentrés en France depuis 2 ans, mais nous repartirons sûrement !! Cette aventure fut extraordinaire et j'aimerais que mes enfants la vivent aussi :)
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